Féministe solitaire mais solidaire

Je suis de retour parmi vous, parmi nous devrais-je dire si je ne portais pas le syndrome de l’imposteur. Deux années se sont écoulées depuis le lancement des états généraux auquel je m’étais incluse, discrètement, furtivement, humblement mais avec une énorme gratitude.

Deux ans pendant lesquels vous avez travaillé fort, réfléchi intensément, recherché ardemment des solutions pour les 20 ans à venir, partout au Québec. Deux ans pendant lesquelles je me suis contentée de vous lire en diagonale et d’être. D’être une femme, d’être une conjointe, d’être une mère, d’être un modèle pour ma fille, pour mon fils, d’être une féministe souterraine mais affirmée, d’être une professionnelle qui côtoie des femmes, les motive, les soutient et les encourage.

Je suis arrivée un peu en retard, comme si je ne me donnais pas le droit d’être pleinement avec vous. Comme si je suis une invitée qui reste sur le pas de la porte. Rien ne servait d’être là avant puisque je ne connais personne. La soirée avait commencé et je reconnaissais quand même Ariane Émond sur scène dans sa flamboyante veste rose qui implantait dans la tête de chacune le souvenir que la Vie peut l’être, rose ou le devenir.

L’atmosphère n’a pas changée depuis deux ans. Elle est porteuse des mêmes valeurs de respect, de paix et d’inclusion. « Comment croire que la moitié de la planète devrait parler d’une seule voix ? » nous interpelle Ariane pour rappeler combien le mouvement féministe se donne le droit d’être pluriel et de porter dissonances et contradictions. Comme pour tester la solidité de cette valeur, la salle s’emplit d’une clameur propagée par des haut-parleurs brandis par des femmes cagoulées. Elles prennent le plancher pour exprimer leur désaccord avec les frais d’entrée au Forum qui en limiteraient l’accessibilité. Un vent de carré rouge souffle sur la scène et disperse les paillettes roses que les révoltés lancent sur l’assistance. L’espace d’un instant on se demande si cette performance est improvisée ou programmée ? Sur scène, Alexa Conradi et ses consoeurs affichent un sourire bienveillant, amusé et presque approbateur. Elles laissent l’événement s’éteindre de lui-même et saluent la diversité des tactiques des femmes pour faire entendre leur voix. Belle affirmation de la valeur d’inclusion. La salle applaudit la prestation et le calme revient.

Le spectacle débute. Le chant, le théâtre, la musique, les discours sont autant de manières de rappeler la longue marche des femmes et de tracer le chemin à parcourir pour atteindre l’égalité des droits et des faits, ici et partout sur notre planète. Une série de prestations s’enchaînent hétéroclites, intergénérationnelles, parfois maladroites mais touchantes, inclusives de toutes les femmes et notamment des femmes autochtones qui nous rappellent combien le chemin pour elle est encore plus long. Courage, voilà le fil conducteur qui les unie. Le courage de s’affirmer, de prendre son destin en main quels qu’en soient les risques, le courage de s’exprimer, de monter sur scène, de se lever face aux autres femmes et de dire ce qui nous anime. J’écoute tous ces témoignages et je ne m’y reconnais pas. Je ne suis pas cette mère de famille qui plie sous le poids de la charge, je ne suis pas cette femme autochtone dont la complainte rappelle son existence et prédit sa survivance, je ne suis pas cette belle femme métisse plantureuse qui regarde sa couleur et nous l’offre en cadeau, je ne suis pas ces « mémés » délurées qui défendent la beauté du monde, ni cette jeune actrice qui nous monologue sur son vagin, ni cette femme qui – dans un duo touchant avec sa fille - nous raconte son combat de mère monoparentale.

Je suis une femme blanche dans la mi-quarantaine, mère de deux beaux enfants, récemment séparée dans l’harmonie, suffisamment autonome financièrement pour dépenser le 75$ de l’entrée au Forum et le juger un coût raisonnable, soutenue par le père de ses enfants pour partir une fin de semaine sans être inquiète, ni coupable, capable de prendre le micro sans angoisse pour exprimer son opinion, diplômée de second cycle universitaire et à l’aise avec les technologies, immigrée privilégiée et consentante, porteuse de rondeurs acceptées. Alors pourquoi suis-je ici ?

Je croyais ne connaître personne dans cette salle car je ne fréquente pas les milieux féministes, ni les groupes de femmes. La lumière s’ouvre et une femme me sourit pourtant. Je ne la reconnais pas sur le coup tant je ne m’attendais pas à être reconnue. Je suis même surprise de la voir là tant je n’ai pas le sentiment de connaître des féministes. Et pourtant je suis féministe jusqu’au bout de l’âme. Je n’en parle pas, je n’en parle plus.

J’ai quitté la France notamment parce que le sexisme qui y règne rendait l’atmosphère irrespirable. À l’adolescence, j’ai dévoré les grandes auteures du féminisme : Benoite Groult, Christiane Rochefort, Betty Friedan, Élisabeth Badinter etc. Je me suis définie grâce à elles. Depuis que je suis au Québec, je n’ai plus besoin de me battre et d’affirmer mon féminisme, je me contente de le vivre, de le partager avec mes enfants. Je suis une féministe solitaire, silencieuse mais solidaire.

Pourquoi ai-je décidé de consacrer une fin de semaine aux femmes ?

Par gratitude. Je vous dois qui je suis.

La soirée s’achève. Je croise quelques femmes qui conservent des paillettes roses accrochées aux cheveux et aux joues. Durant ces trois jours, je me mets au service de l’équipe média. Je serais donc une bloggeuse, une twitteuse, une voleuse d’images, d’instants de grâce, d’émotions. Je choisis ce poste d’observation et de témoignage pour mieux vous écouter et vous faire entendre parce que vous le valez bien. C’est ma façon de vous rendre grâce.

À demain !